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Carte postale humanitaire de Venise

3 Juillet 2015, 08:59 Le sens de la vie (expliqué aux futurs morts)

Fondation Veeska International Tours Venise

Fondation Veeska International Tours Venise

Dimanche
Ma femme et moi nous sommes partis au début de l’été en mission humanitaire à Venise où de nombreuses ethnies - des français, des allemands, des américains, des italiens voire même des vénitiens - s’affrontent dés la sortie de l’aéroport. Après avoir pris d’assaut un bus grâce aux renseignements fournis par un agent secret en tailleur rouge qui brandissait discrètement dans l’aérogare une pancarte avec l’inscription codée «   Nouvelles Frontières », nous avons embarqué dans un vaporetto surchargé de boat-people plutôt bien habillés et gais en général. La ville est calme et notre mission s’annonce bien. Nous aussi, nous aurons peut-être le temps de faire du tourisme.
 

Lundi
Ce matin, nous avons déambulé dans les rues au hasard. J’ai été déçu de ne trouver aucun pub irlandais. Pourtant, avant de partir en mission, j’avais lu plusieurs guides qui en parlaient avec chaleur. Bien sûr, c’étaient des guides sur l’Irlande, mais les éditeurs pourraient tenir compte des changements de destination qu’on peut faire. Cette mentalité bureaucratique ! J’écris du café où nous avons déjeuné. A défaut d’un bon petit welch irlandais, une pizza salade aurait été l’idéal, mais on nous a servi pizza plus sandwich à cause d’un défaut de prononciation : les problèmes de communication sont terribles ici. Mon épouse a tenté en vain de se procurer un lexique franco-italien, mais il y a une sorte de couvre-feu et tous les magasins sont fermés aux alentours de midi.

 

Cet après-midi, sur la foi d’un bulletin de renseignements confidentiel (au titre sibyllin : « Guide Gallimard »), nous avons pu risquer l’approche d’un monument connu par ici et sponsorisé, semble t-il, par une grande marque de lessive : la basilique Saint-Marc. 4000 m2 de mosaïque sont entreposés là, extrêmement bien rangés sur les parois et formant même d’élégants motifs publicitaires en faveur d’une religion locale. Il semble que ce monument fasse l’objet d’une lutte sévère entre l’ethnie des Turistas et celle des catolicos praticantes. Ces derniers sont confinés dans une étroite poche de résistance protégée par une pancarte en plusieurs langues : « réservé à la prière ».

 

Nous avons pu également visiter le principal camp de regroupement et de transit des populations touristiques déplacées, la place Saint-Marc. Confirmant les rumeurs, ce lieu-dit est vraiment envahi de pigeons. Le pigeon local a un plumage gris foncé. Les autres, d’une taille nettement supérieure mais trop lourds pour décoller du pavé, sont reconnaissables à leurs shorts et à leurs bermudas colorés. Dans le cœur historique de Venise, les autochtones font assez peu de différence entre leurs oiseaux et leurs touristes familiers. Des orchestres servent à attirer ces derniers autour de nichoirs composés de tables et de chaises où ils peuvent boire, picorer ou roucouler en diverses langues, sans violence apparente.

 

Au-delà des zones consacrées au tourisme forcé à perpétuité, reconnaissables à leur culture intensive du cliché, à leurs cortèges tragiques de chairs atrocement bronzées, aux caméscopes braqués à tous les carrefours, des quartiers de Venise conservent une apparence civilisée. Les shorts et les baskets efficaces des diverses ethnies touristiques cèdent le pas à l’élégance urbaine des vénitiennes, on croise même des gens qui semblent ne pas vivre du tourisme, espèce le plus souvent âgée, résiduelle et peut-être protégée.

 

L’envoyé spécial parachuté sur Venise doit éviter comme la peste le syndicat d’initiative, officine téléguidée par une faction collaborationniste locale pour canaliser les populations touristiques déplacées vers les lieux sévèrement contrôlés où des instructeurs, dénommés aussi « guides » sont chargés de faire admirer les curiosités admirables. Tout, hélas, est si artistique ici qu’on a du mal à y échapper. Hélas encore, quoiqu’elles fassent et où qu’elles aillent, les populations touristiques déplacées paraissent toujours déplacées. C’est la loi d’airain de Venise : Tu Feras du Tourisme à la Sueur de Ton Front.

 

Même au plus fort de la mitraille, quand on doit se frayer un chemin entre les tirs croisés des pizzerias et des marchands de souvenirs, bousculé dans le piétinement des forces touristiques qui montent à l’assaut ou bien refluent de tel ou tel bastion artistique incontournable, il arrive cependant qu’une porte dérobée, trou sombre au cœur des éclats d’obus, pardon des abus d’éclats, révèle soudain un refuge où reprendre souffle quelques instants. Vous pénétrez quand vous n’y croyez plus dans la nef majestueuse et fraîche d’une église trop pauvre pour la région, avec tout juste un seul Bellini, ou un seul Titien, vous pensez, et protégée par cette pauvreté de la voracité des autocars pédestres que forment les groupes à peine démoulés de leur véhicule, Nikon ou Canon au poing.

 

Les siècles passés ont apporté à Venise des constructeurs de basiliques et de palais, des Giorgione, des Tintoret. Le XXe siècle a ajouté marchands de glaces et de paninis, avec un peu de Mostra et de Biennale pour la clientèle moyenne-supérieure et supérieure. Ainsi les pages d’histoire s’ajoutent-elles les unes aux autres. Au fil de ces observations, il reste cependant difficile de se faire une idée de Venise tant les conflits y sont à l’heure actuelle paradoxaux. Victime d’un bombardement touristique intensif depuis des décennies, voire des siècles, une grande partie de la population collabore avec les envahisseurs à sa manière très particulière : culture, élevage ou traite du touriste. Un mot d’ordre : tous les touristes ils sont beaux, tous les vénitiens ils sont gentils. Pas de misère visible ici, pas d’exclus car on les a mis dehors ce qui est radical. Pas de violence non plus, et les seuls actes de vandalisme restent à la mesure de l’Amérique, telles ces boîtes de coca vides abandonnées aux marches des palais : Coca-Cola c’est ça. Quant à la minorité vénitienne réfractaire au S.T.O. (Service du Tourisme Obligatoire), elle n’est plus guère représentée dans la Cité conquise m2 par m2 à la force de l’American Express, cette kalachnikov du Monde Libre.

 

Quelques mesures radicales pourraient sauver Venise. D’abord supprimer les mois de juillet-août car la ville à ces dates est aussi séduisante qu’une vieille dame sensuelle exposée à la lumière crue du jour. Donc un peu d’ombre et de repos à ces dates. Et puis le reste du temps susciter la concurrence en rendant toutes les autres villes aussi belles. Il suffirait de peu de choses : remplacer partout les rues par des canaux, les autos par des bateaux. Remplacer immeubles et bureaux par des palais. Echanger tous les affichages publicitaires contre des fresques et des mosaïques. Et déménager les boutiques de souvenirs vers des banlieues tristes où elles se rapprocheraient de leur clientèle tout en mettant un peu d’animation. Sauvons Venise ! Et Paris ! Et la Garenne-Colombes ! Un petit palais au bord de l’eau et une gondole pour tous !

 

Yves Desvaux Veeska, 26 juin 1994, Publié dans Le sens de la vie expliqué aux futurs morts.

commentaires

sylviedam 11/07/2015 08:29

J'adoooooore !!!

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