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Eve Adam 13 - Catastrophes regardées de loin

par Hélène Grenier 11 Novembre 2020, 12:55 Ecriture Hélène Grenier

Sous ses dehors les plus prosaïques, l’existence de chaque individu est riche de contradictions et de nuances. Elle est un roman potentiel, parce que malgré notre aspiration à la simplicité et à la tranquillité nous ne pouvons empêcher les catastrophes ou les accidents de parcours de modifier la trajectoire de nos vies.

Douglas Kennedy, Les charmes discrets de la vie conjugale, 2005

Eve Adam 13 - Catastrophes regardées de loin

Je me souviens d’un évènement frôlant le tragique qui m’a permis d’échapper quelques temps à ces ruminations. J’en ai gardé un goût pour les catastrophes regardées de loin, qui font diversion dans ma vie inquiète et m’apportent un réconfort bienvenu.


J’ai quatorze ans. Mes deux frères et ma petite sœur montent dans la Peugeot 403 commerciale de nos voisins pour aller faire des courses. c’est François, 18 ans, le fils aîné des voisins, qui conduit. Il emmène aussi sa sœur Anne-Marie. Il vient d’obtenir son permis. Mes parents et moi sommes restés à la maison. Quand l’information de l’accident arrive, je vois papa bondir, prendre des décisions, reprendre la tête des opérations familiales comme je ne l’ai jamais vu faire du fond de son interminable dépression. Alors que maman est tétanisée d’angoisse, Papa, l’emmenant avec lui, saute dans sa Renault 4L de fonction pour foncer à l’hôpital. Je reste seule, et je vis cela avec seulement la conscience vantarde de vivre quelque chose d’important.


Abordant trop vite un virage en revenant de leurs courses au village voisin, la lourde 403 conduite par François a escaladé le bas-côté, rebondi sur une saignée pour l’écoulement d’eau, et s’est mise à faire des tonneaux. À l’époque, les ceintures de sécurité n’existent pas, Luc, assis à côté du conducteur, est éjecté par le pare-brise, et se retrouve inanimé sur la route, la voiture s’immobilisant juste avant lui. Un tonneau de plus, il était écrasé. Anne-Marie, Madeleine et Jean, entassés sur la banquette arrière, se retrouvent coincés entre les sièges avant et arrière, et s’en tirent avec des fractures et des contusions multiples qui leur vaudront un mois d’hôpital, mais sans séquelles. Les premiers mots de François après l’accident : « Ma radio ! Elle est fichue ! » Ce transistor de luxe (pour l’époque !) il vient de l’acheter avec ses économies. Les victimes d’un accident se focalisent souvent sur un détail accessoire, une contrariété mineure qui fait écran au vrai drame.


Ce jour-là dans la 403, François a failli emmener, hors assurance, un sixième passager, son petit frère de cinq ans, mais sa mère l’a retenu au dernier moment. On est en août 1968, personne n’est mort ni chez nous ni chez nos voisins ce jour-là, et François a eu une contravention pour son accident. Environ un mois d’immobilisation pour les cinq passagers, rien de plus grave, et le souvenir de cette 403 hérissée de ses tôles tordues avec, curieusement, la portière arrière intacte et qui fermait même mieux qu’avant. 


Luc, sur son lit d’hôpital, dit à François : « c’est chouette, vous allez changer de voiture ! » 


À des détails qui se sont joués au centième de seconde, deux familles auraient pu être broyées ce jour-là, et seule la voiture l’a été. 


Ai-je été déçue ?
 

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