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Eve Adam 21 - Première émotion picturale

par Hélène Grenier 6 Février 2021, 09:20 Ecriture Hélène Grenier

Plus on essaie de rentrer dans le moule, plus on ressemble à une tarte.

Honnêtement, je n’ai pas montré très tôt, ni très activement, de sensibilité à l’art. J’ai au fond de moi un grand désir de conformisme, qui passe par le désir de comprendre le monde autour de moi, par le petit bout de la lorgnette. Que faut-il faire pour être comme les autres, ne pas se faire remarquer ? Paradoxalement, cette aspiration maladroite à être conforme finit par devenir un trait distinctif, mais je n’en suis même pas sûre. Sans être réellement intéressée par la peinture, je suppose que la visite d’expositions et de musées est un devoir parmi d’autres, comme d’apprendre l’anglais mais en moins important. La découverte de la peinture, parmi les différents arts, occupe alors une place marginale dans ma vie, mais une certaine place quand même. Je situe ma première émotion face à un tableau à l’âge de 18 ans. Je ne suis pas précoce. C’est à l’occasion d’une exposition de Max Ernst à l’Orangerie, en 1971.


Je me souviens de ses paysages fantastiques à base d’empreintes. Mais je les regarde en toute méconnaissance de cause, sans aucune notion de technique, ni d’histoire de l’art, rien. En cours d’arts plastiques, je tente de les imiter maladroitement avec des gouaches laborieuses, avant d’y renoncer.


En y repensant, ce n’est pas la peinture la plus séduisante de Max Ernst qui me frappe en 1971, mais une abstraction géométrique ayant pour titre « nageur aveugle ». Et ce n’est pas la peinture seule qui me frappe, mais ce que révèle son titre et son sous-titre : « Nageur aveugle, je me suis fait voyant. J’ai vu » a écrit Max Ernst. Cette phrase sibylline m’apparait comme un message codé m’invitant à moins craindre ce que je ne comprends pas, à plus me faire confiance.


En cherchant plus tard une image correspondant à ce titre de « nageur aveugle », je n’ai pas retrouvé la peinture de mon souvenir : des losanges concentriques aux bords arqués, dans des tons de brun, vert, jaune assez doux.


Dans mon rapport laborieux avec la peinture, je me souviens aussi de ma nullité ridicule dans quelques tentatives de copier deux ou trois œuvres célèbres. Tentatives dépourvues de technique, de sens plastique, de sens pictural. Pourtant, maman m’avait dit quelques années auparavant, vers mes huit ou dix ans, « tu as un joli coup de crayon » comme toute maman se doit de dire à une gamine qui lui offre le dessin d’une biche recopié d’après photo.


J’entreprends dans ces années-là un projet trop grand pour moi, une encyclopédie des habits traditionnels du monde entier, dessinée à la main d’après des reproductions recueillies à droite et à gauche. L’étrangeté séduisante et souvent spectaculaire des vêtements de fête et de cérémonie, des parures, ou même des coutumes vestimentaires ordinaires, tout cela me bouleverse, moi qui me vis comme une petite souris grise. Mes dessins sont naïfs et appliqués, et découvrant à la bibliothèque d’autres encyclopédies plus avancées que la mienne, je renonce. Dans le même temps, je m’essaie à l’écriture. Pourquoi je suis devenue ce que je suis ? Une personne âgée encombrée de souvenirs, qui les collectionne comme quoi ? Comme des étiquettes de camembert. Mais au fond, j’aime bien les étiquettes anciennes de camembert.


La liste de tout ce que j’ai rêvé de faire, commencé, sans rien finir, aurait de quoi susciter… Pas le regret, peut-être l’embarras. Encyclopédie avortée, poèmes dispensables, barbouillages divers, journaux intimes, le mien, puis d’autres collectés à droite et à gauche. J’ai recueilli ainsi beaucoup de textes abandonnés, comme d’autres recueillent des chiens abandonnés.


Nageur aveugle, habits de cérémonie, étiquettes de camembert, chien abandonné. En quelques paragraphes, je relie des données éparses du réel, et je m’en pare comme s’il s’agissait de plumes et de coquillages, de broderies et de bijoux. Je ne comprends pas tout de la vie, mais je me console en me disant que je ne suis pas la seule dans ce cas, peut-être.
 

[Suite des souvenirs d'Eve Adam, en réalité Christine Adam, écrivant sous le pseudonyme d'Hélène Grenier.]

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