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Eve Adam - 27 - L'enjolivement des souvenirs

par Hélène Grenier 31 Mars 2021, 09:00 Ecriture Hélène Grenier

Maréchaussée, collégiennes excitées, ordures, petit chien empaillé, violence pour rire, nues dans la cour, thé et tartines, dédain, chaussures et sacs, l'enjolivement des souvenirs.

Se connaître soi-même, lutter contre la self deception, le mensonge à soi-même, la façon, par exemple, dont nous recomposons, enjolivons nos souvenirs, est capital si on veut comprendre autrui et améliorer les rapports humains.

Edgar Morin, dans Actualité des religions, 12-1999.

[Suite des souvenirs d'Eve Adam, en réalité Christine Adam, écrivant sous le pseudonyme d'Hélène Grenier.]

Ardaven, l'enjolivement des souvenirs.
Le premier contact est pourtant avec la maréchaussée, qui vient contrôler nos papiers quand nous arrivons à l’aube dans le bourg. Mais la maison, ou plus exactement, l’ensemble de maisons, malgré leur état, présente une disposition, et une localisation, pleines de charme.


Autour d’un corps central composé de plusieurs ailes qui partent dans tous les sens, sont posés d’autres bâtiments de bonne taille, le tout étant relié par une cour, une vaste terrasse plantée de tilleuls, et ici et là des bouts de jardins qui alignent quelques centaines de m2. Et la propriété s’étire fièrement sur un surplomb qui domine le bourg.


L’ensemble est proposé à cent cinquante mille francs, que nous négocions à cent vingt-cinq mille francs. Nous calculons que c’est un peu plus de cent smic mensuels. Bref, c’est une affaire. Et là, je ne me souviens pas clairement comment nous avons financé cette acquisition. Je me souviens de la négociation d’un emprunt au Crédit Agricole, garanti par nos parents en premier, et la commune d’Aven en deuxième. Mais qui a fourni l’apport initial ?


Je me souviens même d’un rendez-vous avec le banquier dans l’agence de Rochambert. Celui-ci communique par téléphone avec son chef dans la pièce à côté, mais son supérieur est si proche que nous entendons les questions et les réponses, et cela nous fait rire. Comme des collégiennes excitées, dès que le monsieur s’éclipse pour chercher un document,  nous faisons des grimaces, prenons des attitudes clownesques et redevenons instantanément sérieuses dès qu’il réapparait.


C’est le maire d’Aven, Maurice Nassac, qui organise la vente au nom de l’Etat, puisque la demeure appartient aux Domaines. C’est un notable de droite traditionnel, au physique sec et guindé, mais il se montre pourtant ouvert et intéressé par ce projet d’installation des « Nice Vice ». Il ne sait tout de même pas que c’est le nom que nous sommes choisi.


Il fait confiance à ces quatre jeunes filles qu’il ne connaît pas. Que risque-t-il ? La propriété qu’il nous cède est sans doute difficilement vendable, et d’ailleurs inhabitée depuis le décès sans héritier de l’ancienne propriétaire, quinze ans auparavant. Difficilement vendable pour plusieurs raisons. Aven n’a pas de caractère particulier : la mer n’est pas toute proche, il n’y a ni site, ni activité remarquable aux alentours. L’ensemble est trop grand pour un particulier ordinaire, et pas assez prestigieux ou statutaire pour un particulier riche. Le bâti est en mauvais état : plusieurs toitures à refaire, certains murs (mais pas les principaux) écroulés ou sur le point de s’écrouler. Huisseries en piteux état ou absentes dans les communs. Sols en terre battue dans les granges. Hautes cheminées branlantes. Electricité et plomberie d’époque, c’est-à-dire quasi inexistantes. Aucun sanitaire… Mais surtout la maison est presque entièrement remplie, au rez-de-chaussée comme au premier étage, d’une couche d’ordures d’une épaisseur moyenne de soixante centimètres.


La propriétaire et dernière occupante, Madame Hascoët, est décédée en 1958. Elle a vécu seule durant sept ans après la mort de son mari, atteinte semble-t-il du syndrome de Diogène. En ce temps-là, elle accumule jour après jour durant des années des réserves de nourriture, des vieux journaux. Selon les voisins, elle fait même de la récupération dans les poubelles du bourg et, plus grave, est soupçonnée d’avoir détourné pendant la guerre des colis alimentaires destinés aux prisonniers. Selon la rumeur, elle les collecte en tant qu’infirmière de la Croix-Rouge, puis les entasse chez elle. Quoiqu’il en soit, c’est nous les Nice Vice qui retrouvons trente ans plus tard des quintaux de nourriture avariée. Nous affrontons alors des montagnes de boîtes ou bocaux de petits pois principalement, et quelques autres produits. Les conserves métalliques s’effritent entre nos doigts quand nous les saisissons, en dégageant une odeur pestilentielle. Nous découvrons aussi une jarre contenant un jambon entier grouillant d’asticots, un petit chien empaillé… Et quantité de vieux papiers en vrac : beaucoup de correspondances privées dont le journal intime d’une jeune femme bovaryenne ; des documents comptables, commerciaux et publicitaires de la firme familiale « Hascoët », qui produit des pâtes, du chocolat, etc. Les anciens propriétaires, en plus d’être de petits industriels locaux, exercent au cours de plusieurs générations des professions juridiques, et un grand nombre de documents de Droit participe à l’épaisse couche de détritus. Parmi les plus remarquables, un cahier manuscrit qui rend compte de la fondation de la Commune d’Aven après la Révolution. Mais aussi un document sur parchemin encore plus ancien. Nous sommes à l’époque peu férues de vieux papiers, et les remettons au maire du village. Nous brûlerons aussi sans vergogne des piles de vieux codes juridiques, ouvrages d’ailleurs résistants à la flamme.


Toutes ces déchets accumulés sont mélangés les uns aux autres car pendant quinze ans, la maison a eu le temps d’être visitée et pillée, et les meubles ont été emportés après déversement pur et simple de leur contenu au sol. Pour évacuer cet énorme fatras répandu sur plusieurs centaines de m2, nous empruntons au fermier voisin une remorque agricole que nous attelons à notre fourgon postal. Nous remplissons deux ou trois remorques par jour, plus le coffre du fourgon. Le véhicule aménagé au départ de façon cosy change d’aspect rapidement. Puis nous déversons ces ordures dans une décharge à ciel ouvert voisine. Au fond de cette décharge, rouille un vieux break qui ressemble vaguement à une voiture de police, et nous mettons un peu de jeu dans notre rude travail en balançant les bocaux de petits pois en verre sur cette épave, en nous racontant qu’il s’agit de cocktails Molotov balancés sur des flics. Violence pour rire, car nous sommes foncièrement pacifiques.


Le soir, après des heures à pelleter des ordures, nous prenons une douche froide, nues dans la cour, au moyen d’un arrosoir suspendu à un mur et relié à un tuyau d’arrosage. À cette époque, nos finances sont au plus bas. Malgré le travail de force que nous effectuons, nous n’avons de quoi nous payer qu’un petit déjeuner – du thé et des tartines – et un dîner, probablement pas gastronomique, d’autant plus que nous n’avons pour cuisiner qu’un simple butagaz de camping.


Il nous faut trois mois pour évacuer la totalité des déchets : mai, juin, juillet. Au cours de l’été, des amies et certaines avec leur copain, viendront nous apporter un coup de main bienvenu. Je me souviens de deux sœurs antillaises, Osange et France-Aimée Tinjust, à la fois sexy et d’un tempérament rebelle. Un jour, à mon grand étonnement, France-Aimée me fera des avances. Osange et France-Aimée apportent leur musique, leur cuisine et leur bonne humeur, mais ça, nous en avons déjà. Il y a aussi Esther Siegelbaum et Michel Babkine. Michel est plutôt du genre gringalet avec une grande barbe rousse, intello, plein d’humour mais pas vraiment d’une grande aide pour les travaux de force. Esther est petite, ronde, avec une peau pâle, des traits épais, beaucoup de gentillesse et plus encore de caractère. Je me souviens de Michel étreignant fougueusement et maladroitement Esther et tentant en vain de la soulever tout en clamant : ils sont jeunes, ils sont beaux et ils s’aiment d’un amour fou ! Il y a encore Camille Bouvier, une sculptrice douée, et Clara… Des personnes dont je me souviens parce qu’elles figurent sur des photos que j’ai retrouvées. Et encore Éric, un cousin plombier qui nous rendra de fiers services avant d’épouser une américaine et de fonder une petite entreprise d’objets de décoration aux Etats-Unis, objets au départ créés avec les chutes de ses travaux de plomberie.


Je reçois aussi la visite de mon premier petit copain, Luc. Il est venu avec une amie plus âgée, l’air bourgeoise et snob, pas du tout dans le ton de notre joyeuse équipe. Je lui fais visiter les lieux, et perçoit confusément un certain dédain de sa part. Sans doute une amie que Luc a utilisée pour se rendre à Ardaven, car il s’y entend en utilisation des gens, je l’apprendrai à mes dépens.


Après ces trois mois à faire un job d’éboueur, mais aussi à recevoir des amies et quelque fois leurs copains, à vivre des expériences, il nous reste un mois d’été pour animer une colonie de vacances. Après, retour à Saint-Avray pour trouver du travail et de l’argent. Nicole, Isabelle et Catherine se lancent dans des activités non déclarées d’achat et de revente de sacs et de chaussures de marques achetés au moyen de combines diverses. Je trouve un emploi en candidature spontanée dans une bibliothèque, après avoir postulé pour être femme de ménage ou gardienne de square par curiosité. Mais là, embauche impossible car réservée aux personnes n’ayant pas le Bac.


Au-delà de mes souvenirs enjolivés écrits trente ans plus tard, j’ai eu l’occasion de retrouver des pages du journal que j’écrivais dans ces années de mes vingt ans et quelques. La tonalité naïve et crispée en est bien différente. Je redécouvre avec surprise mes aspirations et mes tourments de ce temps-là, que le passage des ans a méthodiquement lissé et enseveli.
 

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