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Eve Adam 32 – Droit des marques, poisson frais et dessin de nu 

par Hélène Grenier 26 Mai 2021, 08:24 Ecriture Hélène Grenier

Peut-être la satisfaction naïve compense-t-elle l’absence de don.

Marc Kharitonov, Un mode d’existence.

[Suite des souvenirs d'Eve Adam, en réalité Christine Adam, écrivant sous le pseudonyme d'Hélène Grenier.]

À l’été 1974, mon nouveau petit ami, Dominique, le deuxième seulement de ma longue et erratique carrière d’amoureuse (erratique plutôt qu’érotique), fait venir chez nous à Ardaven un pigiste du «Figaro», par l’entremise de sa mère qui travaille dans ce grand quotidien. Ce journaliste, sans doute plus séduit par les quatre jeunes filles délurées et ne doutant de rien que nous sommes (ne doutant de rien en surface), nous écrit un petit article très favorable que nous nous empressons de reproduire dans notre dépliant publicitaire, avec en toute innocence le logo du «Figaro». Ce qui nous vaut quelques soucis relatifs au copyright et au droit des marques. La maman de Dominique arrange l’affaire avec embarras, mais c’est son problème, un problème de grande personne. Cet article n’est sans doute pas pour rien dans le très fort succès de cette saison, où nous faisons face en toute innocence à des arrivées massives de soixante personnes tous les dix jours, des candidates de notre âge venues apprendre ce que nous ne savons pas non plus mais que nous croyons savoir. Nous accueillons toutes ces jeunes et jolies personnes dans des conditions de confort et de sécurité égales à nos compétences techniques, c'est-à-dire basées sur l’ignorance tranquille de toute norme sérieuse. Seul progrès mémorable par rapport à la saison précédente : nous disposons d’une ligne téléphonique, avec un beau téléphone à cadran que nous avons choisi de couleur orange. En ce temps préhistorique de la téléphonie, on avait le choix. Le choix entre le même modèle en gris, ivoire ou orange, notable évolution par rapport aux années antérieures où l’on ne pouvait choisir que le modèle noir. Nous avons pourvu notre récente acquisition technologique d’une rallonge de plusieurs mètres pour qu’on puisse entendre sa sonnerie grêle quand on est dehors, occupées aux travaux de rénovation que l’on a entrepris (le téléphone sans fil n'existe même pas en rêve). Le mot «rénovation» est un peu faible pour décrire la tentative de transformation d’une ruine encombrée de rebuts variés, en centre de stages. La deuxième fonction de la rallonge du téléphone consiste à nous faire trébucher en allant et venant sur notre chantier désordonné, et donc à nous faire pratiquer différentes formes de cri primal «et m**** etc.»


De cette deuxième saison, il me reste peu de souvenirs, sinon d’en être sortie dans un état d’épuisement total. C’est fatigant d’enseigner quand on ne sait pas grand-chose, voire moins, tout en faisant la fête, tout en flirtant activement à droite et à gauche, tout en gérant des problèmes d’intendance compliqués, avec de la désinvolture assaisonnée d’énervement.

 

En plus d’animer nos stages, nous devons en effet gérer, avec les animatrices et animateurs embauchés pour l’occasion, l’organisation des repas : faire les courses, préparer à manger, mettre le couvert, desservir, faire la vaisselle pour soixante personnes. Les ressources : une petite épicerie de village, une cuisinière familiale, un vieux frigo, un joli évier en pierre, pas très profond, un meuble de cuisine multi-usage composé d’un empilement de commode, table de toilette, secrétaire, et autres fournitures de récupération assemblées avec vis et équerre, plus poétique que pratique. Cette cuisine est aussi animée par un constant ballet de bouteilles de gaz à changer, dont la manipulation contribue à l’entretien de notre ligne. La propreté et l’hygiène ne sont pas des priorités, ne sont pas même un sujet de préoccupation, et personne n’a la mauvaise idée de tomber malade. Il faut aussi faire admettre à nos animatrices et animateurs qu’on leur demande cette prestation d’aide pour les repas, en plus de l’atelier artistique ou artisanal pour lequel on les a fait venir. Cela se passe très bien et cela déraille aussi, de façon fâcheuse ou bien joyeuse. J’ai le souvenir de Violette, une tisserande aux formes épanouies, qu’Isabelle a fait poser nue, avec un gros poisson frais autour du cou ou contre ses seins. Poisson destiné au repas qui suivait.


L’année 1975 est celle où je commence à enseigner : l’écriture et le dessin, mais pas la peinture. Mes cours restent prudemment dans un académisme scolaire parfaitement simpliste, qui dénote avec l’esprit libertaire du lieu, mais nous n’en sommes pas à une aberration près. Pour l’écriture, «racontez ceci ou décrivez ceci ou cela», avec une appétence pour le fantastique stéréotypé, mais sans faute de grammaire ni d’orthographe, et malheureusement sans structure non plus. Pour le dessin : le nu, l’anatomie, la perspective. Mes incursions dans le domaine de la couleur passent par les encres, que je manipule avec plus d’application que d’inspiration. En revanche, comme j’ai cru entendre ma belle-sœur évoquer un cours de nu où maître et élèves posaient à tour de rôle, j’ai l’idée de procéder ainsi. J’ai évidemment l’arrière-pensée de me rincer l’œil avec toutes les jolies jeunes filles que je vois passer. Arrière-pensée inavouée car je m’efforce encore de croire que j’aime les garçons. Je me souviens néanmoins de deux gamines de quinze ans que j’ai fini par renoncer à convaincre de le faire, tant elles avaient l’air mal à l’aise. Du haut de mes vingt-deux ans, et dans cette période des années soixante-dix, je ne vois pas le problème, mais je suis quand même capable d’admettre qu’on le voie. D’ailleurs, je ne suis pas moi-même très à l’aise dans cette proposition, ou plutôt, pas du tout à l’aise quand c’est mon tour de poser, petite, pâle, maigrichonne ; et gênée plus encore quand devant un nouveau groupe, je dois leur annoncer ce programme. Mon esprit libertaire de fille des seventies est un mince vernis sur un fond très conventionnel, mais à ce moment-là, je n’en sais rien. Accessoirement, je ne suis pas spécialement douée ni intéressée, ni par le dessin de nu, ni par son enseignement. Je sais qu’on peut apprendre en se trompant, et ça tombe bien, je me trompe souvent.

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