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« La joie de vivre » de Matisse

par Yves Desvaux Veeska 15 Avril 2017, 07:02 L'avis d'artiste

Chaque fois que je trouve un cheveu dans ma soupe, j’ai l’impression de voir un dessin de Matisse.

Picasso

Matisse - Le bonheur de vivreMatisse a trente-cinq ans quand il peint « la joie de vivre », une grande huile sur toile de 175 x 241 cm, actuellement en sécurité à la Fondation Barnes aux Etats-Unis.

(Cliquez sur l'image pour l'agrandir)

 

On connaît la genèse de cette œuvre : parce que la jeune femme qui devait poser pour lui était en congé, et sa femme de ménage aussi, Henri Matisse a eu l’idée de louer des poupées gonflables pour remplacer son modèle indisponible, et son employée de maison également.

 

Mais l’artiste ne s’est pas avisé en passant commande que les poupées étaient certes gonflables, mais pas gonflées. Pas de problème. L’artiste, lui, avait du souffle et a trouvé là une merveilleuse façon de renouveler son dessin, en restituant avec un réalisme saisissant la forme singulière de ces boudins de caoutchouc en forme de nu féminin, à des stades plus ou moins achevés de gonflement.

 

On voit cependant que ce grand peintre ingénieux connaissait quelques petits problèmes avec le rangement. Car s’il a pu dessiner et peindre ses poupées en lieu et place de modèles vivants, il n’a pas su leur faire faire le ménage. Mais au fond, cela donne aussi cette liberté de ton, cette « joie de vivre » propre à Matisse : quoi de plus risqué – mais il le fait ! – que d’oublier une crotte de chien au beau milieu de sa composition, sur la tête d’un nu couché de dos ?! Quoi de plus fort que de laisser traîner cette serpillère verdâtre entre les cuisses d’une nymphe affligée d’un sévère coup de soleil au premier plan à droite ? Quant au bout de moquette grisâtre et élimé sur lequel se vautre un sac rose avec des pattes censé représenter une autre nymphe soufflant dans des cotillons, il est difficile d’aller plus loin. Mais Matisse y parvient sans peine. Après avoir oublié quelques-unes de ses poupées gonflables dans une cave humide pour leur donner une teinte moisie, comme on les découvre sur la gauche, il les souligne d’un gros trait rouge pour qu’on ne les oublie pas, et le trait rouge souligne aussi, tant qu’à faire, la femme à la crotte de chien, puis le recyclage d’une vieille composition sur le thème de la danse (des canards ?) à l’arrière-plan.

 

Dans cette composition qui regorge d’audaces, la couleur n’est pas en reste comme on l’a déjà noté. Le rouge du correcteur de copies résonne avec le jaune de l’acidité gastrique. Ils voisinent avec d’infinies nuances de rose : rose des sex toys, rose de la pâte gingivale, rose des coups de soleil. Le vert moisi cohabite avec le vert des coloriages de paysage, et tous deux dialoguent avec le gris de la poussière sous le tapis. « La joie de vivre » est un beau titre décidément, pour un artiste dont certaines œuvres, cependant, me gonflent.

 

Mais cher Henri Matisse, tu as parfois fait mieux et ce tableau finalement me fait aussi rire. Il y a de la joie quand même.

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